Le bonheur Badinter

Les 106 élèves de la nouvelle promotion de l’Ecole des Avocats Sud Ouest Pyrénées ont prêté serment devant la cour d’appel de Toulouse le 5 janvier dernier.

Quelques minutes plus tard, ils ont eu, pendant près de deux heures, le privilège de rencontrer leur parrain, Robert Badinter, qui leur a livré ce qu’il pensait de la profession d’avocat, de son évolution et de son avenir.

Il est difficile de restituer en quelques lignes le propos du Président Badinter.

En l’écoutant dans un silence presque religieux, chacun éprouvait le sentiment de croiser une page de notre histoire.

Les souvenirs de Robert Badinter croisent en effet la route de personnages illustres : François Mitterrand bien sûr, mais aussi Margaret Thatcher ou Ronald Reagan ont, par exemple, émaillé les anecdotes dont il nous a régalé.

Mais une mémoire intacte ne suffit pas à celui qui proclame que « seul l’intéresse l’avenir ».

Devant ses filleuls, le Président Badinter a donc envisagé avec clairvoyance la révolution numérique dont les effets sur l’activité judiciaire balbutient encore : accélération du temps et de l’espace, disponibilité de la connaissance, déshumanisation peut-être, mais « ce n’est pas parce qu’on utilise le SMS qu’on est moins amoureux »…

Le maître de la parole que fut Badinter dans les cours d’assises et au Parlement n’a certes pas dissimulé la nostalgie que pouvait lui causer la perte d’influence du discours classique encore inspiré des trois règles fixées par Cicéron : « Placere, movere, convincere ».
Mais il a refermé ce chapitre sans regret excessif : « L’éloquence est morte ».

C’est que ce « pessimiste actif » observe - il s’en attribue une part du mérite - que les armes d’aujourd’hui, plus techniques, plus précises, ont acquis une efficacité qui leur permet de supplanter les charmes de l’imprécision de naguère : et d’exhorter les avocats à s’emparer, sans renoncer à l’imagination qu’ils doivent à leurs clients, des exceptions d’inconventionnalité et d’inconstitutionnalité et à n’oublier jamais les règles internationales et, finalement, la hiérarchie des normes.

« Ne lâchez rien » a-t-il conclu.

 

 

Les questions, contrairement à l’habitude, ont fusé de toute parts dans l’assistance : il faut avoir entendu Robert Badinter expliquer sobrement les raisons qui l’ont convaincu de la fausseté du mythe rousseauiste de la bonté naturelle : « Je suis juif et j’étais adolescent en 1940 »… _ Deux jours plus tard, un attentat odieux nous a rappelé cruellement que la barbarie était de toutes les époques, hélas.

Mais le 5 janvier 2015, Robert Badinter a livré à son auditoire l’une de ces tranches de vie, trop brèves mais intenses, qui font que l’on ne regrette pas d’avoir vécu jusque-là.

Bâtonnier Pascal Saint Geniest

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